Il n’y a point de peuple dont les connaissances sur son origine et son antiquité soient aussi bornées que celles des Péruviens. Leurs annales renferment à peine l’histoire de quatre siècles.
Mancocapac, selon la tradition de ces peuples, fut leur législateur et leur premier Inca. Le Soleil, disait-il, qu’ils appelaient leur père et qu’ils regardaient comme leur dieu, touché de la barbarie dans laquelle ils vivaient depuis longtemps, leur envoya du ciel deux de ses enfants, un fils et une fille, pour leur donner des lois et les engager, en formant des villes et en cultivant la terre, à devenir des hommes raisonnables.
C’est donc à Mancocapac et à la femme Coya-Mama-Oello-Huaco, que les Péruviens doivent les principes, les mœurs et les arts qui en avaient fait un peuple heureux lorsque l’avarice, du sein d’un monde dont ils ne soupçonnaient pas même l’existence, jeta sur leurs terres des tyrans dont la barbarie fit la honte de l’humanité et le crime de leur siècle.
Les circonstances où se trouvaient les Péruviens lors de la descente des Espagnols ne pouvaient être plus favorables à ces derniers. On parlait depuis quelque temps d’un ancien oracle qui annonçait qu’après un certain nombre de rois, il arriverait dans leur pays des hommes extraordinaires, tels qu’on n’en avait jamais vu, qui envahiraient leur royaume et détruiraient leur religion.
Quoique l’astronomie fût une des principales connaissances des Péruviens, ils s’effrayaient des prodiges, ainsi que bien d’autres peuples. Trois cercles qu’on avait aperçus autour de la lune, et surtout quelques comètes, avaient répandu la terreur parmi eux ; un aigle poursuivi par d’autres oiseaux, la mer sortie de ses bornes, tout enfin rendait l’oracle aussi infaillible que funeste.
Le fils aîné du septième des Incas, dont le nom annonçait dans la langue péruvienne la fatalité de son époque1, avait vu autrefois une figure fort différente de celle des Péruviens. Une barbe longue, une robe qui couvrait le spectre jusqu’aux pieds, un animal inconnu qu’il menait en laisse ; tout cela avait effrayé le jeune Prince, à qui le fantôme avait dit qu’il était fils du Soleil, frère de Mancocapac, et qu’il s’appelait Viracocha. Cette fable ridicule s’était malheureusement conservée parmi les Péruviens et dès qu’ils virent les Espagnols avec de grandes barbes, les jambes couvertes et montés sur des animaux dont ils n’avaient jamais connu l’espèce, ils crurent voir en eux les fils de ce Viracocha, qui s’était dit fils du Soleil, et c’est de là que l’usurpateur se fit donner par les ambassadeurs qu’il leur envoya le titre de descendant du dieu qu’ils adoraient.
Tout fléchit devant eux, le peuple est partout le même. Les Espagnols furent reconnus presque généralement pour des dieux dont on ne parvint point à calmer les fureurs par les dons les plus considérables et par les hommages les plus humiliants.
Les Péruviens, s’étant aperçus que les chevaux des Espagnols mâchaient leurs freins, s’imaginèrent que ces monstres domptés, qui partageaient leur respect, et peut-être leur culte, se nourrissaient de métaux ; ils allaient leur chercher tout l’or et l’argent qu’ils possédaient et les entouraient chaque jour de ces offrandes. On se borne à ce trait pour peindre la crédulité des habitants du Pérou et la facilité que trouvèrent les Espagnols à les réduire.
Quelque hommage que les Péruviens eussent rendu à leurs tyrans, ils avaient trop laissé voir leurs immenses richesses pour obtenir des ménagements de leur part.
Un peuple entier, soumis et demandant grâce, fut passé au fil de l’épée. Tous les droits de l’humanité violés laissèrent les Espagnols les maîtres absolus des trésors d’une des plus belles parties du monde. « Mécaniques victoires ! s’écrie Montaigne2 en se rappelant le vil objet de ces conquêtes. Jamais l’ambition, ajoute-t-il, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités ou calamités si misérables. »
C’est ainsi que les Péruviens furent les tristes victimes d’un peuple avare, qui ne leur témoigna d’abord que de la bonne foi et même de l’amitié. L’ignorance de nos vices et la naïveté de leurs mœurs les jetèrent dans les bras de leurs lâches ennemis. En vain des espaces infinis avaient séparé les villes du Soleil de notre monde, elles en devinrent la proie et le domaine le plus précieux.
Quel spectacle pour les Espagnols, que les jardins du temple du Soleil, où les arbres, les fruits et les fleurs étaient d’or, travaillés avec un art inconnu en Europe ! Les murs du temple revêtus du même métal, un nombre infini de statues couvertes de pierres précieuses, et quantité d’autres richesses inconnues jusqu’alors éblouirent les conquérants de ce peuple infortuné. En donnant un libre cours à leurs cruautés, ils oublièrent que les Péruviens étaient des hommes.
Une analyse aussi courte des mœurs de ces peuples malheureux que celle qu’on vient de faire de leurs infortunes terminera l’introduction qu’on a cru nécessaire aux lettres qui vont suivre.
Ces peuples étaient en général francs et humains ; l’attachement qu’ils avaient pour leur religion les rendait observateurs rigides des lois qu’ils regardaient comme l’ouvrage de Mancocapac, fils du Soleil qu’ils adoraient.
Quoique cet astre fût le seul dieu auquel ils eussent érigé des temples, ils reconnaissaient au-dessus de lui un dieu créateur qu’ils appelaient Pachacamac ; c’était pour eux le grand nom. Le mot de Pachacamac ne se prononçait que rarement et avec des signes de l’admiration la plus grande. Ils avaient aussi beaucoup de vénération pour la lune, qu’ils traitaient de femme et de sœur du Soleil. Ils la regardaient comme la mère de toutes choses ; mais ils croyaient, comme tous les Indiens, qu’elle causerait la destruction du monde, en se laissant tomber sur la terre qu’elle anéantirait par sa chute. Le tonnerre, qu’ils appelaient Yalpor, les éclairs et la foudre passaient parmi eux pour les ministres de la justice du Soleil, et cette idée ne contribua pas peu au saint respect que leur inspirèrent les premiers Espagnols dont ils prirent les armes à feu pour des instruments du tonnerre.
L’opinion de l’immortalité de l’âme était établie chez les Péruviens ; ils croyaient, comme la plus grande partie des Indiens, que l’âme allait dans des lieux inconnus pour y être récompensée ou punie selon son mérite.
L’or et tout ce qu’ils avaient de plus précieux composaient les offrandes qu’ils faisaient au Soleil. Le Raymi était la principale fête de ce dieu, auquel on présentait dans une coupe du mays, espèce de liqueur forte, que les Péruviens savaient extraire d’une de leurs plantes, et dont ils buvaient jusqu’à l’ivresse après les sacrifices.
Il y avait cent portes dans le temple superbe du Soleil. L’Inca régnant, qu’on appelait le Capa Inca, avait seul droit de les faire ouvrir ; c’était à lui seul aussi qu’appartenait le droit de pénétrer dans l’intérieur de ce temple.
Les vierges consacrées au Soleil y étaient élevées presque en naissant, et y gardaient une perpétuelle virginité sous la conduite de leurs mamas, ou gouvernantes, à moins que les lois ne les destinassent à épouser des Incas, qui devaient toujours s’unir à leurs sœurs, ou, à leur défaut, à la première princesse du sang, qui était vierge du Soleil. Une des principales occupations de ces vierges était de travailler aux diadèmes des Incas, dont une espèce de frange faisait toute la richesse.
Le temple était orné des différentes idoles des peuples qu’avaient soumis les Incas après leur avoir fait accepter le culte du Soleil. La richesse des métaux et des pierres précieuses dont il était embelli le rendait d’une magnificence et d’un éclat dignes du dieu qu’on y servait.
L’obéissance et le respect des Péruviens pour leurs rois étaient fondés sur l’opinion qu’ils avaient que le Soleil était le père de ces rois. Mais l’attachement et l’amour qu’ils avaient pour eux étaient le fruit de leurs propres vertus, et de l’équité des Incas.
On élevait la jeunesse avec tous les soins qu’exigeait l’heureuse simplicité de leur morale. La subordination n’effrayait point les esprits parce qu’on en montrait la nécessité de très bonne heure et que la tyrannie et l’orgueil n’y avaient aucune part. La modestie et les égards mutuels étaient les premiers fondements de l’éducation des enfants. Attentifs à corriger leurs premiers défauts, ceux qui étaient chargés de les instruire arrêtaient les progrès d’une passion naissante3 ou les faisaient tourner au bien de la société. Il est des vertus qui en supposent beaucoup d’autres. Pour donner une idée de celles des Péruviens, il suffit de dire qu’avant la descente des Espagnols il passait pour constant qu’un Péruvien n’avait jamais menti.
Les amautas, philosophes de cette nation, enseignaient à la jeunesse les découvertes qu’on avait faites dans les sciences. La nation était encore dans l’enfance à cet égard, mais elle était dans la force de son bonheur.
Les Péruviens avaient moins de lumières, moins de connaissances, moins d’arts que nous, et cependant ils en avaient assez pour ne manquer d’aucune chose nécessaire. Les quapas ou les quipos4 leur tenaient lieu de notre art d’écrire. Des cordons de coton ou de boyau, auxquels d’autres cordons de différentes couleurs étaient attachés, leur rappelaient, par des nœuds placés de distance en distance, les choses dont ils voulaient se ressouvenir. Ils leur servaient d’annales, de codes, de rituels, etc. Ils avaient des officiers publics, appelés quipocamaios, à la garde desquels les quipos étaient confiés. Les finances, les comptes, les tributs, toutes les affaires, toutes les combinaisons étaient aussi aisément traités avec les quipos qu’ils auraient pu l’être par l’usage de l’écriture.
Le sage législateur du Pérou, Mancocapac, avait rendu sacrée la culture des terres ; elle s’y faisait en commun, et les jours de ce travail étaient des jours de réjouissance. Des canaux d’une étendue prodigieuse distribuaient partout la fraîcheur et la fertilité : mais ce qui peut à peine se concevoir, c’est que sans aucun instrument de fer, ni d’acier, et à force de bras seulement, les Péruviens avaient pu renverser des rochers, percer les montagnes les plus hautes pour conduire leurs superbes aqueducs ou les routes qu’ils pratiquaient dans tout leur pays.
On savait au Pérou autant de géométrie qu’il en fallait pour la mesure et le partage des terres. La médecine y était une science ignorée, quoiqu’on y eût l’usage de quelques secrets pour certains accidents particuliers. Garcilaso dit qu’ils avaient une sorte de musique, et même quelque genre de poésie. Leurs poètes, qu’ils appelaient hasavec, composaient des espèces de tragédies et des comédies que les fils des caciques5, ou des curacas6, représentaient pendant les fêtes devant les Incas et toute la cour.
La morale et la science des lois utiles au bien de la société étaient donc les seules choses que les Péruviens eussent apprises avec quelque succès. « Il faut avouer, dit un historien7, qu’ils ont fait de si grandes choses et établi une si bonne police qu’il se trouvera peu de nations qui puissent se vanter de l’avoir emporté sur eux en ce point. »
Françoise de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne, 1752.
1. Il s’appelait Yahuarhuocac ; ce qui signifiait littéralement Pleure-Sang. 2. Tome V, chap. VI. Des Coches. 3. Voyez les cérémonies et coutumes religieuses. Dissertations sur les Peuples de l’Amérique, chap. 13. 4. Les quipos du Pérou étaient aussi en usage parmi plusieurs peuples de l’Amérique méridionale. 5. Caciques : espèce de gouverneurs de province. 6. Curacas : souverains d’une petite contrée. Ils ne se présentaient jamais devant les Incas et les reines sans leur offrir un tribut des curiosités que produisait la province où ils commandaient. 7. Puffendorff, Introd. à l'Histoire.
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